# L'Ăclat du GĂ©nie
La soirĂ©e battait son plein dans les salons du chĂąteau de Villedieu, ces vastes piĂšces aux miroirs dorĂ©s oĂč se reflĂ©taient les cristaux des lustres et les soies des robes. CĂ©lestine se tenait dans un angle de la salle, le visage dissimulĂ© derriĂšre un Ă©ventail de dentelle noire, observant les invitĂ©s avec cette attention minutieuse que son mĂ©tier d'espionne avait affinĂ©e. Pourtant, ce soir, quelque chose troublait sa concentration habituelle. Une mĂ©lodie lointaine, Ă peine perceptible, rĂ©sonnait au fond de sa mĂ©moire â ou peut-ĂȘtre au plus profond de son ĂȘtre.
Elle ne savait plus depuis combien de temps elle servait la Couronne, ni combien d'identitĂ©s elle avait portĂ©es comme autant de masques successifs. Ce qu'elle savait, en revanche, c'est que chaque mission la dĂ©pouillait un peu plus d'elle-mĂȘme, la laissant plus lĂ©gĂšre, plus transparente, comme une aquarelle que l'eau aurait peu Ă peu effacĂ©e.
â Vous semblez perdue, mademoiselle, murmura une voix profonde Ă son oreille.
Elle se retourna pour faire face au Comte de Villedieu. Alexandre de Montfaucon était un homme d'une quarantaine d'années, dont le visage portait les marques d'une élégance altiÚre et d'une mélancolie secrÚte. Ses yeux gris, pareils à l'acier poli, la dévisageaient avec une intensité qui la mettait mal à l'aise.
â Je ne suis jamais perdue, monsieur le Comte, rĂ©pondit-elle avec un sourire Ă©nigmatique. Je suis simplement... en attente.
â En attente de quoi ?
â De ce que le destin me rĂ©serve, sans doute.
Le Comte parut sur le point de répliquer, mais l'orchestre entama une valse, et la foule se pressa vers la piste de danse. Célestine profita de la confusion pour s'éloigner, traversant les salons successifs jusqu'à atteindre une petite piÚce déserte, éclairée par la seule lueur d'un feu de cheminée.
C'est lĂ qu'elle le vit.
Un piano Ă queue noir, aux lignes Ă©lĂ©gantes, trĂŽnait au centre de la bibliothĂšque. L'instrument semblait l'attendre, patient, silencieux, chargĂ© d'une prĂ©sence mystĂ©rieuse. CĂ©lestine s'en approcha lentement, comme envoĂ»tĂ©e. Elle n'avait jamais touchĂ© un piano de sa vie â du moins, c'est ce qu'elle croyait. Et pourtant, ses pieds la conduisaient vers lui avec une certitude qui dĂ©fiait toute logique.
â Pourquoi ai-je l'impression de vous connaĂźtre ? chuchota-t-elle Ă l'instrument.
Ses doigts effleurĂšrent le couvercle fermĂ©, et une dĂ©charge Ă©lectrique parcourut tout son ĂȘtre. Ce ne fut pas douloureux, mais bouleversant â comme si une porte scellĂ©e depuis des annĂ©es venait soudain de s'ouvrir dans les trĂ©fonds de son Ăąme. Elle recula d'un pas, le cĆur battant, les mains tremblantes.
Mais l'appel était trop fort. Elle releva le couvercle, découvrit les touches d'ivoire et d'ébÚne qui luisaient dans la pénombre. Sans réfléchir, sans comprendre, elle s'assit sur le tabouret et posa ses mains sur le clavier.
Et alors, l'impossible se produisit.
Ses doigts se mirent Ă bouger d'eux-mĂȘmes, guidĂ©s par une mĂ©moire que son esprit conscient avait oubliĂ©e mais que ses muscles conservaient intacte. Une mĂ©lodie surgit de l'oubli, d'abord hĂ©sitante, puis de plus en plus assurĂ©e â une mĂ©lodie qu'elle n'avait jamais apprise, jamais entendue, et qui pourtant coulait en elle comme un sang musical, comme un hĂ©ritage enfoui attendant son heure.
La piĂšce s'emplit d'accords tour Ă tour sombres et lumineux, d'une beautĂ© Ă couper le souffle. C'Ă©tait une symphonie incomplĂšte, comme un fragment arrachĂ© Ă une Ćuvre plus vaste, plus ancienne. Les notes s'envolaient dans l'air tiĂšde de la bibliothĂšque, portant avec elles une Ă©motion brute, une souffrance ancienne, un amour perdu et retrouvĂ©.
CĂ©lestine ne jouait pas. Elle Ă©tait jouĂ©e. Elle Ă©tait devenue l'instrument d'une force qui la dĂ©passait, qui la traversait, qui s'exprimait Ă travers elle avec une puissance crĂ©atrice qu'elle n'aurait jamais soupçonnĂ©e. Des larmes coulaient sur ses joues sans qu'elle s'en rende compte, et dans sa tĂȘte dĂ©filaient des images qu'elle ne reconnaissait pas : une femme aux cheveux d'Ă©bĂšne penchĂ©e sur des partitions, un homme qui l'embrassait avec dĂ©sespoir, un enfant qui pleurait devant un piano silencieux.
Elle ne sut combien de temps dura cette transe mystĂ©rieuse. Peut-ĂȘtre des minutes, peut-ĂȘtre des heures. Lorsqu'elle revint Ă elle, ses mains Ă©taient immobiles sur les touches, son souffle court, son corps couvert d'une sueur glacĂ©e.
Des applaudissements lents résonnÚrent dans la piÚce.
Elle se retourna brusquement. Le Comte se tenait dans l'encadrement de la porte, le visage pùle, les yeux brillants d'une émotion indéchiffrable.
â Qui ĂȘtes-vous vraiment ? demanda-t-il d'une voix rauque.
â Je... je ne sais pas, balbutia CĂ©lestine. Je ne comprends pas ce qui vient de se passer. Je n'ai jamais...
â Cette mĂ©lodie, l'interrompit-il en s'approchant. Je la connais. Je l'ai connue. C'Ă©tait l'Ćuvre inachevĂ©e de Marguerite de Montreuil, la plus grande compositrice de sa gĂ©nĂ©ration. Elle l'a Ă©crite il y a vingt ans, peu avant sa mort.
â Marguerite de Montreuil ? Je ne connais pas ce nom.
Le Comte s'assit sur le rebord de la cheminée, le regard perdu dans les flammes.
â C'Ă©tait une femme extraordinaire, dit-il avec une voix chargĂ©e de souvenirs. Une artiste de gĂ©nie, dont le talent faisait trembler les Ăąmes les plus endurcies. Mais les Montreuil portaient une malĂ©diction â celle du don musical transmis de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, un don qui consumait ceux qui le possĂ©daient. Marguerite en est morte, Ă©puisĂ©e par la force de sa propre crĂ©ativitĂ©.
Il se tourna vers Célestine.
â Marguerite avait une fille, une enfant qu'on a confiĂ©e Ă une famille Ă©loignĂ©e pour la protĂ©ger de l'hĂ©ritage des Montreuil. On a effacĂ© son passĂ©, ses origines, tout ce qui aurait pu la rattacher Ă cette lignĂ©e maudite. Cette enfant, c'Ă©tait vous.
CĂ©lestine se leva d'un bond, le cĆur battant Ă se rompre.
â C'est impossible ! Je suis CĂ©lestine de Valcourt, fille d'un diplomate...
â C'est l'identitĂ© qu'on vous a donnĂ©e, pas celle que vous portez dans votre sang. Ce que vous venez de jouer... cette capacitĂ© de faire jaillir la musique de l'oubli... c'est le don des Montreuil. Il sommeillait en vous, attendant le moment de s'Ă©veiller.
â Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi ce soir ?
Le Comte s'approcha d'elle, et dans son regard, Célestine lut une tendresse inattendue.
â Parce que certains dons ne s'Ă©veillent que dans les circonstances propices. Peut-ĂȘtre que votre Ăąme d'artiste attendait le bon moment â le bon lieu, le bon instrument, peut-ĂȘtre mĂȘme... la bonne personne.
Il prit ses mains dans les siennes. Ces mains qui venaient de créer une musique d'une beauté surnaturelle.
â J'ai aimĂ© Marguerite, confessa-t-il dans un murmure. J'ai aimĂ© son gĂ©nie, sa passion, sa folie aussi. Et quand je vous ai vue entrer dans mon chĂąteau, j'ai cru voir son fantĂŽme. Mais ce n'est pas un fantĂŽme que j'ai vu ce soir en jouant â c'est une hĂ©ritiĂšre. Une artiste qui s'ignore.
CĂ©lestine retira ses mains doucement. Son esprit d'espionne reprenait le dessus, analysant les informations, cherchant les angles, les opportunitĂ©s. Mais quelque chose avait changĂ© en elle. Une fissure s'Ă©tait produite dans l'armure qu'elle avait construite autour de son cĆur.
â Si ce que vous dites est vrai, dit-elle lentement, alors tout ce que je croyais savoir sur moi-mĂȘme est un mensonge.
â Non, rĂ©pondit le Comte. Ce n'est pas un mensonge â c'est une protection. Ceux qui vous ont cachĂ© votre hĂ©ritage l'ont fait pour vous sauver. Le don des Montreuil est une bĂ©nĂ©diction et une malĂ©diction. Il vous donne un accĂšs direct Ă la beautĂ©, Ă l'Ă©motion, Ă l'essence mĂȘme de l'art. Mais il peut aussi vous consumer, comme il a consumĂ© votre mĂšre.
â Et vous ? Que voulez-vous de moi ?
La question resta suspendue dans l'air, lourde de sous-entendus. Le Comte soutint son regard sans ciller.
â Je veux que vous viviez. Je veux que vous embrassiez ce que vous ĂȘtes, au lieu de le fuir. Et je veux...
Il s'interrompit, comme si les mots refusaient de venir.
â Vous voulez quoi ?
â Je veux que vous me laissiez une chance de vous connaĂźtre. Pas comme espionne, pas comme hĂ©ritiĂšre des Montreuil, mais comme femme. Comme CĂ©lestine.
Elle recula d'un pas, troublée. Toute sa formation, tous ses réflexes lui criaient de fuir, de se méfier, de ne pas laisser cet homme pénétrer ses défenses. Mais la musique jouée plus tÎt résonnait encore en elle, éveillant des sentiments qu'elle avait crus morts depuis longtemps.
â Je ne peux pas, murmura-t-elle. Ma mission...
â Au diable votre mission ! l'interrompit le Comte avec une vĂ©hĂ©mence surprenante. Pensez-vous que ce que vous venez de crĂ©er n'a aucune importance ? Cette musique, c'Ă©tait votre Ăąme qui parlait. Votre vĂ©ritable nature. Allez-vous la nier maintenant qu'elle s'est enfin rĂ©vĂ©lĂ©e ?
CĂ©lestine baissa les yeux sur ses mains. Ces mains qui avaient touchĂ© le piano comme on touche un amant retrouvĂ©. Ces mains qui avaient fait naĂźtre une symphonie de ses dix doigts. Elle ne les reconnaissait pas â et pourtant, elles Ă©taient les siennes.
â Je ne sais plus qui je suis, admit-elle dans un souffle.
â C'est souvent le dĂ©but de la sagesse, rĂ©pondit le Comte avec un sourire doux. Et peut-ĂȘtre aussi le dĂ©but d'autre chose.
Il s'approcha de la fenĂȘtre et Ă©carta les rideaux. Dehors, la lune inondait les jardins d'une lumiĂšre argentĂ©e.
â Restez, dit-il sans se retourner. Renoncez Ă votre mission, Ă votre identitĂ© d'emprunt. Restez et dĂ©couvrez ce que vous pouvez devenir. Je vous aiderai Ă comprendre votre hĂ©ritage, Ă maĂźtriser ce don qui s'Ă©veille en vous.
â Et si ce don me dĂ©truit ?
â Alors je serai lĂ pour vous relever.
CĂ©lestine s'approcha de la fenĂȘtre et se tint Ă ses cĂŽtĂ©s. Dehors