# Romance Éternelle
## L'Ombre d'un Souvenir
Paris s'éveillait sous une brume légère, cette brume satinée qui enveloppe les façades haussmanniennes d'un voile mystérieux, comme si la ville elle-même refusait de dévoiler ses secrets trop tôt. Camille Duval pressait le pas sur les pavés encore humides de la rue de la Ville-l'Évêque, ses pensées déjà absorbées par la journée qui l'attendait aux Archives Nationales.
À vingt-six ans, Camille avait appris l'art de l'effacement. Elle savait se fondre dans le décor, devenir cette ombre silencieuse que l'on remarque à peine et que l'on oublie sitôt le regard détourné. Ses collègues la considéraient avec cette condescendance feutrée propre aux milieux intellectuels parisiens — une archiviste sans éclat, une âme grise parmi des érudits brillants. Ils ignoraient tout de ses nuits passées à déchiffrer des manuscrits anciens, de ses rêves habités par des époques révolues, de cette intuition étrange qui lui permettait de percevoir les échos du passé dans chaque document qu'elle touchait.
Ce matin-là, quelque chose était différent. Une vibration imperceptible dans l'air, une tension qu'elle ne sut nommer mais qui fit accélérer son cœur alors qu'elle poussait la porte lourde de son département.
« Duval, l'interpella son supérieur, Monsieur Berthier, sans lever les yeux de son écran. Une livraison spéciale vous attend dans la réserve. Quelque chose qui devrait vous... intéresser. »
Le ton désinvolte cachait mal l'ennui. Pour Berthier, Camille n'était qu'une employée zélée, utile pour les tâches ingrates, dépourvue de l'étincelle qui distingue les vrais chercheurs. Il lui tendit une clé ancienne sans autre forme de cérémonie.
La réserve baignait dans cette pénombre protectrice chère aux conservateurs. L'odeur du papier vieilli, du cuir et du temps s'y mêlait en un parfum capiteux que Camille respirait comme d'autres hument le vin rare. Au centre de la pièce, posé sur la table de chêne, un coffret de bois précieux attendait, ses ferrures oxydées témoignant de siècles d'existence.
Les doigts de Camille tremblèrent légèrement en soulevant le couvercle. À l'intérieur, enveloppé de soie fanée, reposait un manuscrit dont la couverture de cuir portait les traces d'une ornementation oubliée. Elle reconnut immédiatement l'écriture : une gothique tardive, du quinzième siècle probablement, mais la langue elle échappait à toute classification immédiate.
Au moment où ses doigts effleurèrent le parchemin, le monde bascula.
Une vision l'assaillit, brutale et sublime : une salle de bal aux cierges innombrables, des silhouettes virevoltantes dans des étoffes somptueuses, et au centre de ce tourbillon, un homme aux yeux d'ambre qui la fixait avec une intensité dévorante. Elle entendit son propre cœur battre à en rompre, sentit une douleur exquise lui étreindre la poitrine. Puis tout s'effondra dans un tourbillon de pétales de rose.
Camille rouvrit les yeux, le souffle court, les mains crispées sur le bord de la table. Combien de temps s'était écoulé ? Quelques secondes peut-être, une éternité assurément. Le manuscrit était toujours là, inerte et silencieux, comme s'il n'avait jamais révélé ses secrets.
« Mademoiselle Duval ? »
La voix de Berthier la tira de sa torpeur. Elle referma précipitamment le coffret.
« Rien d'important, murmura-t-elle. Juste... un inventaire de biens mobiliers. Quinzième siècle. »
Le mensonge lui vint aisément. Certains trésors ne se partagent pas.
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L'après-midi trouva Camille dans la salle des ventes de Drouot, confortablement installée au dernier rang, invisible parmi les badauds et les collectionneurs aguerris. Elle y venait parfois, attirée par la magie des objques qui traversent les siècles, témoins muets de vies oubliées. Aujourd'hui pourtant, une force mystérieuse l'y avait conduite, une intuition qu'elle n'avait pu ignorer.
La salle s'était remplie d'une assistance hétéroclite : antiquaires en quête de pépites, investisseurs avisés, héritiers en mal de liquidités, et ces curieux éternels qui peuplent les ventes parisiennes. L'atmosphère était électrique, chargée de cette énergie particulière que génèrent l'argent et le désir.
Camille n'était pas venue pour acheter. Son maigre salaire d'archiviste ne le lui aurait pas permis. Elle observait, attentive aux lots, quand le numéro 47 apparut sur le présentoir : une collection de lettres autographes du dix-neuvième siècle, soigneusement reliées en un volume dont la couverture portait un blason partiellement effacé.
Avant même que le commissaire-priseur n'annonce l'ouverture des enchères, la porte de la salle s'ouvrit avec fracas.
Alexandre de Montfaucon fit son entrée comme il faisait tout : avec une autorité absolue qui ne souffrait ni discussion ni délai. Le silence tomba instantanément sur l'assemblée, ce silence respectueux que commande la véritable puissance. Camille, du fond de la salle, observa l'homme qui avançait vers le premier rang sans se presser, conscient de l'espace qu'il lui fallait pour exister.
Il était beau, d'une beauté sombre et inquiétante qui semblait tout droit sortie d'un portrait de la Renaissance. Ses traits portaient cette aristocratique qui défie le temps, et ses yeux — ces yeux d'un noir profond — balayaient la salle avec une indifférence souveraine. Le costume sur mesure qui moulait ses larges épaules valait probablement plusieurs mois du salaire de Camille, mais c'était autre chose qui capturait l'attention : une aura de puissance maîtrisée, de danger contenu, comme un félin dormant dont on oublierait trop vite qu'il peut tuer.
Alexandre de Montfaucon. Le nom résonnait dans tous les cercles qui comptaient à Paris. À quarante ans, il avait bâti un empire du luxe qui s'étendait des joailleries aux hôtels particuliers, des parfums aux galeries d'art. On disait de lui qu'il était impitoyable en affaires, qu'il ne s'attachait à rien ni à personne, que son cœur était un désert où seules prospéraient l'ambition et la conquête. Les femmes se jetaient dans ses bras comme des papillons dans la flamme, et il les consumait avec la même indifférence élégante.
Camille sentit son cœur manquer un battement. Non pas à cause de sa réputation ou de sa fortune, mais pour une raison qu'elle n'aurait su expliquer : la terrifiante certitude de le reconnaître.
Le commissaire-priseur, parfaitement maître de lui malgré l'interruption, poursuivit sa présentation du lot. Les enchères s'ouvrirent, montèrent rapidement. Alexandre ne participait pas encore, laissant les autres s'épuiser en surenchères vaines. Puis, au moment où le prix atteignait des sommets, il leva simplement deux doigts, un geste minimal qui signifiait une offre insondable.
La salle retint son souffle. Personne n'osait rivaliser.
C'est alors qu'il se tourna, lentement, comme guidé par une force invisible, et que son regard balaya la salle pour venir se poser sur Camille.
Le choc fut immédiat, dévastateur. Les yeux d'Alexandre rencontrèrent les siens, et le monde s'immobilisa dans cet éternel présent où le temps n'existe plus. Camille sentit une décharge électrique parcourir chaque fibre de son être, cette sensation vertigineuse d'être vue, véritablement vue, pour la première fois de son existence.
Alexandre, lui, avait cessé de respirer. La jeune femme au dernier rang n'avait rien d'extraordinaire — une silhouette menue, des traits délicats mais sans éclat particulier, des cheveux châtains simplement coiffés. Et pourtant. Et pourtant, en la regardant, il avait l'impression de recevoir un coup de poignard en pleine poitrine, cette douleur aiguë mêlée d'une joie indéchiffrable.
Des images lui traversèrent l'esprit : des jardins à la française, des promesses murmurées à la lueur des bougies, une main glissée dans la sienne, des larmes sur un visage de porcelaine. Il chassa ces visions d'un clignement de paupières, irrité contre lui-même. Les rêves n'avaient pas leur place dans son monde à lui.
« Monsieur de Montfaucon ? Adjugé pour trois cent mille euros. »
La voix du commissaire-priseur rompit le charme. Alexandre se tourna vers l'avant, son visage redevenu un masque impénétrable. Mais ses mains, légèrement crispées sur les accoudoirs, trahissaient un trouble qu'il s'efforçait de maîtriser.
Camille resta figée sur son siège, le cœur battant la chamade. Que venait-elle de vivre ? Cette sensation de familiarité absolue, cette impression que son âme reconnaissait celle de cet homme — c'était de la folie, assurément. Et pourtant.
La vente se poursuivit, mais Camille ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Seule persistait en elle l'image de ces yeux noirs fixés sur les siens, ce regard qui avait traversé les siècles pour la retrouver.
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À la fin de la vacation, la salle se vida progressivement. Camille attendit, immobile, incapable de quitter sa place. Dehors, le crépuscule d'octobre commençait à teinter le ciel de nuances améthyste, et les premiers lampadaires s'allumaient dans la rue.
Elle finit par se lever, ses jambes mal assurées, et se dirigea vers la sortie. Dans le hall, une foule compacte s'attardait, commentant les adjudications, échangeant des nouvelles du marché de l'art. Camille se faufila entre les groupes, évitant les regards, souhaitant seulement rentrer chez elle et oublier cette journée étrange.
« Mademoiselle. »
La voix, grave et veloutée, la stoppa net. Elle se retourna lentement, le cœur au bord de la rupture.
Alexandre de Montfaucon se tenait devant elle, seul, son imposante silhouette se découpant contre la lumière dorée des lustres. Plus près qu'elle ne l'avait vu dans la salle, elle pouvait maintenant distinguer les nuances subtiles de son visage : la ligne ferme de la